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Le cours du temps

Au cœur de la cité ancestrale de Saint-Emilion, dans la magnifique église collégiale du XVIe siècle, pas de religieux en vue. Pourtant, lorsqu’Etienne Klein prononce ses premiers mots à propos du temps, il y règne un silence semblable à celui qui résonne au début d’une messe. Car si dans la ville on discute souvent de vins et de tourisme, une fois par an, on parle aussi de philosophie. Le festival philosophia investit chaque année tous les bâtiments pittoresques de la cité pour qu’amateurs et curieux rencontrent les spécialistes de « l’amour de la sagesse ». Cette année, pendant quelques jours, l’échange se cristallise autour de la philosophie du temps. Qu’est-ce que le temps ? Est-ce que les philosophes et les physiciens s’entendent sur la question ? Comment se représente-t-on le temps ? Le temps est-il dépendant de notre conscience ? Qu’est-ce que le présent ? En quelques instants, Etienne Klein guide son auditoire dans les méandres de la conscience du temps

 

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Microbibliographie d’Etienne Klein

Etienne Klein, né en 1958, est ce qu’on peut appeler une pointure : directeur du Laboratoire de recherche des sciences de la matière au Commissariat à l’énergie atomique, il est aussi philosophe des sciences. Il enseigne la physique et l’épistémologie à l’Ecole centrale de Paris, où il a effectué ses études de physique théorique, puis son doctorat de philosophie des sciences. Sa réflexion à propos du temps a donné naissance à plusieurs ouvrages, notamment Les tactiques de Chronos (2003), Les secrets de la matière (2008) et Discours sur l’origine de l’univers (2010).

 

 

 

 

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Accorder les violons du langage

Avant toute discussion, il faut s’accorder sur le langage. A propos du temps, les points de vue divergent. Qu’est-ce qu’un évènement ? Dans le sens commun, explique Etienne Klein, c’est un « jet de singularité », c’est-à-dire une surprise qui bouleverse notre habitude. En philosophie, l’évènement n’est pas ce qui arrive, mais plutôt ce qui porte ce qui arrive et le rend possible. Ainsi Etienne Klein cite Alain Badiou dans La philosophie et l’évènement : « Cette surprise venue du vide sous-jacent fait surgir des éléments ignoré : la veille d’une révolution, tout peut sembler en ordre. Mais à l’aube, soudainement, quelque chose advient que la structure ne laissait pas présager, ces hommes prêts à tout, fusils à l’épaule, idée en tête ».

Grosse différence de conception avec la physique ! Dans la théorie de la relativité d’Einstein, tout est évènement ; l’évènement est la norme. Pourquoi ? Parce l’évènement est ici traduit par un point dans l’espace-temps, une coordonnée, c’est-à-dire quelque chose qui se passe à un certain moment et à un certain endroit. « Dans le cadre de la relativité, explique le chercheur, même la persistance d’un bloc de marbre devient un évènement. La perduration du bloc est une suite d’évènements qui passent en se reproduisant. Exister pour une chose, c’est ne pas cesser d’être en train d’advenir, c’est être un évènement qui ne cesse pas de s’identifier à lui-même ».

Alors, l’évènement est-il banal, ou est-il ce « jet de singularité » que la théorie d’Einstein aurait raté ? Vaste question qu’Etienne Klein limite, par la suite, au présent.

 

La métaphore du fleuve

Selon Etienne Klein, notre pendule cérébrale est constamment déréglée, et notre conscience du temps physique, gorgée de facteurs psychologiques. Et principalement, notre rapport à un évènement spécial, unique : celui du présent. Qu’est-ce qui différencie le temps présent des autres évènements ? Pourquoi le présent a-t-il ce statut si particulier ? Est-ce une illusion créée par notre conscience ? Le présent est-il un évènement de part lui-même ou uniquement pour nous ? Ces questions nécessitent de se pencher d’abord sur notre conception du temps.

 

« La métaphore du fleuve était déjà utilisée par saint Augustin au XIVe siècle pour évoquer le temps », explique le conférencier. Elle nous permet d’employer certains termes comme le « cours » du temps, le temps qui « s’écoule » et d’évoquer « l’eau qui a passé sous les ponts ». Mais sont-ils adéquats ? Attention, Etienne Klein souligne : « Il faut se méfier du langage ! Comme le dit Einstein, penser, c’est être en lutte avec la langue ». De fait, ce que nous avons appris sur le temps, grâce à Newton et autre Einstein, n’a pas changé notre façon d’en parler. Le « sens d’écoulement » du temps est figuré par une flèche. Elle nous conduit à lui attribuer les propriétés de la ligne qui le représente, et cristallise les problèmes propres à notre conception du temps.

 Par cette flèche, tous les instants coexistent simultanément. La flèche est ici un espace fini, bordé de part et d’autres par le néant. Qu’en est-il du temps ? Cette flèche représente-elle l’intégralité du temps ou un moment renouvelé et présent de toute éternité?

 

L’horloge qui sonnait quatre fois une heure

Le temps dépend-il de notre conscience ? Les partisans du « oui » sont les corrélationnistes. Ils soutiennent l’idée que les humains ne peuvent exister sans le monde ni le monde sans les humains. Etienne Klein met cependant le doigt sur une contradiction : « il s’agit du paradoxe de l’ancestralité. Défendre que le temps est produit par la conscience nécessite d’expliquer comment celui-ci a passé vingt milliards d’années sans la conscience… jusqu’à faire advenir la conscience qui le fait passer » ! Voilà qui est dit. A partir de ce début de réponse, d’autres énigmes apparaissent alors…

Qu’est-ce qui fait passer le temps ? Quel est le moteur du temps ? Est-il le moteur de sa propre dynamique ? Ou bien est-ce l’univers ? La conscience ? Comparons notre conscience du temps au passager d’un train. Il déclare : « le paysage défile », alors que c’est son propre mouvement qui biaise son analyse. Le matin, il dira « le Soleil se lève », alors que c’est la Terre qui tourne. De la même manière, il est possible que l’espace-temps existe de tout éternité, « immobile », et que notre mouvement d’observateur créé l’impression d’un temps qui passe.

Bergson dans son livre Durée et simultanéité, s’interroge : comment du successif pourrait-il être engendré par des instants juxtaposés ? Etienne Klein répond : « L’instant présent est représenté comme ayant une durée nulle. Mais notre conscience l’épaissit, le dilate en durée,  l’habille de ce qu’elle a contenu à l’instant précédent et de ce qu’elle contiendra à l’instant suivant. Ainsi lorsque nous écoutons un morceau de musique, nous percevons que la note précédente est comme retenue dans la note présente, qui se projette elle-même dans la note suivante ». Il faut donc procéder à une lecture intégrative de l’évènement pour concevoir qu’il existe un cours du temps.

Chez certaines personnes atteintes de maladies mentales comme la schizophrénie, la capacité intégrative de la conscience fait défaut. On en comprend alors la nécessité, déjà soulignée par Descartes : « J’ai connu quelqu’un qui, en s’endormant, avait un jour entendu sonner quatre heures. Et il avait fait ainsi le compte : Une, une, une, une. Et devant l’absurdité de sa conception, il s’était mis à crier : voilà l’horloge qui est folle, elle a sonné quatre fois une heure » !

Ainsi, la conscience semble indispensable pour percevoir le cours du temps. Dépend-il de la conscience ? « Le présent, estime Etienne Klein, c’est l’instant auquel ma propre présence est présente. La présence d’un observateur est essentielle ». Dans la théorie de la relativité pourtant, ce qui est dans le présent pour l’un est dans le passé pour un autre et dans le futur pour un troisième. Un instant présent n’est qualifié de présent qu’en référence à nous. D’ailleurs, un instant ne fait partie du temps que s’il passe une fois par le présent. Ainsi le présent semble se voir ôter toute spécificité par rapport au temps. Par quoi l’instant présent - physiquement quelconque- devient-il pour nous singulier ?

 

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Festival philosophia - Mai 2011

 

 

Une question en suspens

De nouveaux résultats en physique viennent éclairer notre compréhension du temps. Actuellement, impossible de réfléchir à la philosophie du temps sans s’intéresser à Einstein ou à l’antimatière. Et une question reste en suspens. « La notion de maintenant demeure pour la physique un problème aigu, explique Etienne Klein. La théorie de relativité n’explique pas ce que l’instant présent peut avoir de si spécial par rapport aux autres moments du temps ».

Un mois avant sa mort, en avril 1954, Einstein reçoit la visite d’un ami philosophe de renom, Rudolf Carnap, qui se remémore leur discussion dans son autobiographie intellectuelle. « Ce jour-là, Einstein me dit que le problème du présent le tracassait sérieusement. Il m’expliqua que l’expérience du présent a pour l’homme une signification spéciale qui la différencie radicalement de celles du passé et du futur, mais que cette différence entre le présent et les autres instants ne peut être mis en évidence au sein de la physique. Que cette expérience ne puisse être prise en charge par la physique lui semblait aussi navrant qu’inévitable. Je lui fis remarquer que tout ce qui a objectivement lieu devrait être compris par la physique.  D’un côté, la succession temporelle des évènements que définit la physique, de l’autre, l’expérience particulière de l’homme avec le temps, y compris ses attributs différents du passé, du présent et du  futur qui devrait aller, au moins en principe, à la psychologie. Mais Einstein me répondit qu’il pensait que les descriptions scientifiques ne sont pas faites pour combler nos attentes d’êtres humains. Il y a quelque chose d’essentiel à propos du présent qui demeure hors du domaine de la science ».

C’est une remarque capitale, car si la physique peut résoudre ce problème, elle est donc aujourd’hui incomplète, puisqu’elle ne peut pas décrire en termes physiques l’intégralité de notre expérience du temps. Si au contraire le cours du temps dépend de la subjectivité, si la conscience que nous en avons joue un rôle dans cette dynamique, alors il s’agit d’une propriété qui dépasse la physique. A quelles autres sciences devra-t-on faire appel pour aller plus loin ? Aux sciences cognitives, aux neurosciences ? C’est, à l’avenir, Ce Qu’il Faudra Démontrer.

 

Elsa Dorey, Cap Sciences